En finir avec le sujet libre et autodéterminé.

societe-des-affectsAujourd’hui j’ai envie de parler de sociologie. La sociologie part du principe que les individus sont les jouets de forces qui les dépassent, qu’ils obéissent à des affects,à leurs interactions avec les autres et leur environnement, à des structures, qui conditionnent leur comportement.
La sociologie propose d’expliquer les comportements, sans jugement, et n’est donc pas là pour parler du bien et du mal.
Cette science permet de mieux comprendre ce qui détermine les agissements des individus, et permet un nouvel éclairage des rapports sociaux aux champs d’applications vastes : éducation, politique, etc.

J’ai commencé la lecture de « La société des affects » de Frédéric Lordon. On m’avait dit que Lordon en bouquin c’était impossible à lire. Alors, c’est vrai que c’est pas simple, mais on y arrive, et surtout ça vaut largement l’effort de compréhension tant ça permet d’avancer.

Et sinon Lordon existe aussi en VOST, grâce au stagirite !

La seule introduction du livre, m’a donné envie d’écrire aujourd’hui, parce qu’elle a fait écho à de nombreuses réflexions personnelles. Elle vient aussi confirmer et développer davantage des idées que j’ai lu dans « L’éloge de la fuite » d’Henri Laborit.

Lordon s’appuie sur Spinoza pour conjuguer l’impact des structures sur les individus et les affects. Il fournit avec le « structuralisme des passions », une explication à la mise en mouvement des individus.

Lordon n’y va pas par 4 chemins sur la question du libre arbitre, la première ligne étant :

« La société marche aux désirs et aux affects. »

Il fait appel à Marx, Bourdieu, Durkheim, Mauss. Il tourne en dérision l’idée d’un individu libre, qui gouverne souverainement son existence, tout en soulignant les lourdes conséquences politiques de la persistance d’un tel postulat dans nos sociétés.
Car on en est encore là. On croit qu’on se détermine alors qu’on ne sait même pas comment on fonctionne.
La méritocratie dans laquelle on baigne en découle directement. Tout notre système juridique se base sur la responsabilité individuelle. C’est la célébration morale du sujet qui est encore d’actualité et ce, malgré toute la philosophie depuis Spinoza, malgré les apports des neurosciences.

Lordon dans ses bouquins, mais aussi d’autres dont usul sur youtube, s’amusent à tacler la pensée capitaliste à partir de son axiome de l’individu responsable et autodéterminé.

Et ça fonctionne très bien. Mais au fond, que le libre arbitre soit de gauche ou de droite, progressiste ou réactionnaire, à la limite, je m’en fous, ce qui m’intéresse, c’est ce que dit la science à ce sujet :
Cet article qui cite un chercheur en neuroscience confirme ce que disait déjà Laborit il y a plus de 40 ans : Le libre arbitre est illusoire.

« Le flux qui mène de nos pensées à nos actes est trompeur. Notre cerveau nous joue des tours astucieux pour nous donner une impression de contrôle, qui fait que nous nous considérons responsables de nos actions. C’est très important socialement, notamment dans notre système légal. Dans notre cadre culturel et philosophique, il y a une sorte de penseur conscient qui décide «je veux lever mon bras» et fait que notre bras se lève. C’est l’approche dualiste du corps et de l’esprit héritée de Descartes. Le problème, c’est qu’elle n’est pas compatible avec notre compréhension actuelle des mécanismes du cerveau. Mon bras se lève à cause d’un certain nombre de processus neurologiques déterministes que nous pouvons mesurer et quantifier. »

Pour revenir à Lordon :

« Il y a des structures, et dans les structures il y a des hommes passionnés. »

on croit aujourd’hui au libre arbitre comme on croyait en Dieu, et pour la plupart des gens, la responsabilité qui en découle est le garant nécessaire des bonnes actions individuelles.
Ce qui est plus gênant, c’est que le libre arbitre est aussi le garant de structures fortement institutionnalisées qui assurent la dominance soi disant « librement consentie », d’une majeure partie des individus.
C’est aussi la célébration morale du sujet dans l’idéologie libérale, qui mène à la méritocratie. On mériterait, on serait toujours responsable de ce qui nous arrive et ce postulat permet de justifier, de rendre acceptable un certain type de société, de privilégier certains rapports humains plutôt que d’autres.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette farce qu’est le consentement, à travers le salariat par exemple.Si ça vous intéresse, lisez Lordon !

Pourtant le libre arbitre n’est qu’une autre fable moderne qui nous rassure et rend nos vies acceptables, en attendant d’accorder notre philosophie avec les connaissances modernes. Ne serait-il pas mieux de penser nos sociétés, leur organisation et donc justement tout ce qui nous conditionne en se basant sur une réalité scientifique plutôt que sur une illusion commode et propice à des systèmes de dominance ?
Quand la première puissance mondiale continue à se référer à la bible et maintenant à Trump et ses climato sceptiques, ce voeux semble totalement illusoire.

Et la liberté dans tout ça ?
On se rassure en permanence en se disant qu’on est libre. On recherche cette liberté qui nous tient plus ou moins à coeur et on essaye comme on peut de se préserver des structures qui nous enferment dans un cadre trop contraignant à notre goût. J’en reviens à Lordon :

[…]lorsque le fonctionnement des structures passe aux yeux des individus un point d’insupportable, et les détermine alors non plus à la conformité mais à la sédition. […]sans qu’il faille supposer quelque magnifique irruption de la liberté – simplement la poursuite de la causalité passionnelle dans de nouvelles directions.

Nos vies sont tissées de hasard, de désirs, de passions, d’interactions avec les autres et complètement soumises au poids des structures dans lesquelles elles s’inscrivent. Structures dont on peut suivre les règles ou s’y opposer selon les cas.
Je n’ai pas besoin de Dieu pour vivre, alors pourquoi aurais-je besoin de liberté ?
On va me rétorquer que rendre les gens responsables des conneries qu’ils font est nécessaire pour les empêcher de les faire. C’est discutable :

On ne commettait pas de crimes par peur du jugement divin, on n’en commet toujours pas par coercition sociale, juridique ou autre. Le progrès général des conditions de vie, du niveau d’éducation a largement réduit le nombre de meurtres tout en réduisant pourtant l’emprise de certaines croyances qui s’en prétendaient les seules garantes.

On se comporte bien soit disant parce qu’on est souverain et responsable. Je devrais plutôt dire parce que les gens se croient souverains et responsables. Ce qui est sûr c’est qu’on est influencé dans nos choix par la peur de la sanction, par la recherche de la récompense, par les autres, par notre éducation, même quand cette dernière ne correspond pas à la réalité scientifique.
Si la sanction parait ainsi nécessaire pour induire des comportements vertueux, l’appel à la culpabilisation est sans doute beaucoup plus discutable. Le plus efficace restant de prévenir, d’éduquer, de véhiculer certaines idées plutôt que d’autres, de permettre à l’individu de s’accomplir dans une société qui fait sens.
Quand le message principal d’une société est celui de consommer, et que certains individus sont privés d’accès à cette consommation, il n’est pas si surprenant de les voir enfreindre certaines règles pour y parvenir. Ils pensent que ces règles sont caduques car elles s’inscrivent dans un système de valeurs qu’ils remettent fondamentalement en cause.
De même, quand on répète que l’impôt est une charge, il peut paraitre juste de tenter d’y échapper.

Il parait que celui qui ne croit pas au libre arbitre sera plus enclin à tricher. On dit sans doute également du non croyant qu’il commettra davantage de péchés.
Dans un cas comme dans l’autre il faudrait expliciter ce qu’on entend par triche ou péché. Mais généralement, il me semble qu’on fait simplement ce qui est compatible avec le cadre philosophique qui nous est propre, encore une fois selon nos désirs et nos affects et les conséquences positives ou négatives qui en découleront.
Nécessairement, faire le postulat de l’absence de libre arbitre va venir bousculer ce cadre et donc le champ des possibles, mais pourquoi nos actions seraient-elles plus « mauvaises » si on se débarrasse de croyances ?

Prendre conscience qu’on obéit à un ensemble de déterminations sociales et que nous ne sommes pas des individus libres ou autodéterminés ne devrait pas nous empêcher de vivre, ni conduire les individus à commettre les pires atrocités. Se libérer du libre arbitre ne nous libère pas de la coercition sociale, juridique etc. mais permet au moins d’en prendre conscience.

Heureusement, effectuer une action favorable à autrui est généralement positif pour soi même. La collaboration est, il me semble, plus efficace que la compétition. Ce type d’action bénéficie alors d’un réenforcement dans l’inconscient de l’individu, c’est à dire qu’elles seront répétées. Je ne pense donc pas que s’admettre très dépendant de son environnement et des autres transformerait la société en un énorme bordel où chacun agirait sans limites ou de manière totalement aléatoire.

Au contraire le libre arbitre est largement compatible avec la recherche de la domination, de l’accumulation sans limites, de comportements qu’on peut envisager comme étant « mauvais » pour le groupe social.

Je vais finir avec Lordon :

Voilà, entre autres, l’avantage de repeupler les structures et les institutions par des individus, qui sans être des sujets libres, sont des pôles d’activité puissante, déterminés par leurs affects et leurs désirs de faire mouvement d’une certaine manière, le plus souvent pour se conformer aux réquisits de l’institution, mais aussi parfois pour s’en affranchir, voire entrer en guerre contre elle si elle s’est rendue odieuse au point de faire naître le désir de la détruire – toujours une histoire d’affects…

La chaine science étonnante évoque aussi le sujet dans cette vidéo :

Sinon, usul qui parle de sociologie, je l’ai déjà partagé, mais c’est vraiment cool :

 

4 réflexions au sujet de « En finir avec le sujet libre et autodéterminé. »

  1. C’est idiot.

    Si l’individu est conditionné, alors je décide de ne rien lire de cet article, cette décision étant conditionnée, elle ne constitue pas un choix, et donc le choix de ne pas suivre la croyance en le conditionnement est lui-même un conditionnement.

    De sorte que celui qui croit au conditionnement ne peut qu’accepter le postulat du libre arbitre, car il ne constitue pas le suivi d’un choix de l’individu, c’est un conditionnement, donc il ne sert absolument à rien de lutter contre.

    Sauf à suivre son propre conditionnement !

    Les hommes qui passent donc du temps à affirmer le conditionnement, le font donc de manière conditionnée, il ne s’agit donc en rien de quelque chose à lire ou à ne pas lire, c’est un fait sans conséquence, sans aucune sorte d’intérêt, qui ne fait que suivre une causalité donnée.

    De sorte que croire au conditionnement c’est nier la faculté même de penser à quoi que ce soit, ce n’est rien, rien qui vaille la peine d’étre étudié, tout étude n’étant elle-même que conditionnement.

    Je choisis donc le libre arbitre, tandis que ceux qui le nient ne peuvent rien faire ni rien dire à ce propos qui ne soit totalement conditionné.

    • « donc la science, osef ? »

      Ceci n’est pas une réponse, venant d’un être conditionné, il ne s’agit que de la réaction à un stimuli sans aucun intérêt donc à lire ou à ne pas lire, puisque de ce point de vue, toute interprétation, toute lecture, tout dialogue ne serait que conditionnement, donc causalité, donc intéressant en rien à faire ou à ne pas faire.

      Du point de vue du libre arbitre par contre, on étudie la véritable science, celle qui sait qu’elle ne sait pas :

      http://www.creationmonetaire.info/2016/12/godel.html

      Quant à ceux qui croient savoir, ils n’ont rien à dire, puisqu’ils ne sont que réactions à des stimulis, des zombies.

      Il n’y a pas à discuter avec des zombies.

      • Ce n’est pas parce que nous sommes des êtres déterminés par une causalité englobante que nous ne sommes pas conscient de notre condition. Suivant nos programmations, nous avons simplement, parfois la chance d’être des spectateurs plus éclairés que d’autres. Je pense même être plus libre de savoir que je ne le suis pas, que de me penser à tord marionnetiste de ma propre volonté. Paroles de stimuli.

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